Au travail, dialogue entre un grand-père et son petit-fils: une leçon de vie

- Au rythme accru de mes flatulences, non pestilentielles, j’ai bien peur de gravement participer au réchauffement climatique. Tu savais qu’il serait préférable de manger de la viande de Kangourou que de la viande de bœuf, par exemple ? Car les pets de Kangourou, hasard de la nature, sont dépourvus de méthane, grâce à une bactérie présente dans leur tube digestif. Je crois même que des chercheurs tentent de coloniser l’intestin de nos ovins et bovins avec ce précieux micro-organisme, pour nous éviter de bouffer des élevages de marsupiaux, de skippy. 

Peter, mon grand-père, est un drôle de Monsieur. Il possède cette chantante verve gouailleuse, à la sonorité tantôt poétique, tantôt fleurie. C’est un phénomène, mon grand-père. Un bon vivant, toujours à l’écoute des gens, malgré son ouïe défaillante. C’est aussi un grand optimiste qui se plait à dire: « J’ai tenté d’être pessimiste. Toutefois, dans le monde dans lequel nous vivons, c’est beaucoup trop simple. Et comme je suis un homme compliqué, je suis un optimiste. » Il a cette allure fantomatique, grand, mince, discret avec sa démarche nonchalante, il dévoile pour son public un teint blafard. Il vient tout juste de souffler ses 65 bougies, c'était le 29 février: « Ce qui va me tuer, ce n’est pas l’âge, c’est de mobiliser mes poumons pour éteindre tout ce brasier. Pourquoi doit-on mettre le feu à un gâteau avant de le manger ? » Peter est maintenant à la retraite, « cette officielle permission de rouiller. » Sa carrière professionnelle, gage d’un autre temps, se résume à une seule grande entreprise, à l’esprit familiale. Ce sont ses meilleures et ses pires années. Nous devons « garder la couleur de la vie, mais ne jamais nous souvenir des détails. Les détails sont toujours vulgaires, » martèle-t-il sans cesse, en plagiant Oscar Wilde.


- Je viens de décrocher mon premier boulot, grand-père, dans le domaine du e-marketing.

- Mes félicitations. Cependant, ne ménage pas tant de suspenses, j'ai passé l'âge de rester éveillé plus de 15 minutes devant un thriller, aussi bon soit-il. Raconte-moi tout.

- En gros, c’est une place de marché, sur le web, dont la spécialité est la vente de vêtements de jeunes créateurs. Une sorte de boutique de curiosités, d’articles originaux qu’on ne trouvent pas dans la grande distribution, sans pourtant être des produits inutiles et moches. Au contraire. Ainsi réunis sur un même site, on facilite l’exposition des œuvres de ces stylistes en herbe. Notre but est d’étoffer le choix, de miser sur la diversité, de faire redécouvrir aux gens le plaisir de faire du shopping en dénichant des articles uniques. Internet pullule d’objets originaux, le tout est de les détecter, et de les mettre en valeur.

- Très intéressant.

- Outre des moyens de paiement classiques, nous acceptons des devises alternatives. En fait, nous nous sommes rapprochés d’une association qui, au sein de la ville, pour des services rendus à la communauté, comme aider à nettoyer les lieux publics, participer à des événements, passer à l’énergie renouvelable, réduire sa facture d’électricité, verdir son jardin de plantes et arbres, etc. donne de l’argent. Ce ne sont pas des euros, mais des « soma », une monnaie complémentaire, et fondante. Qui, si elle ne circule pas, perd de sa valeur. 

- Comme c'est curieux…

- Le but est de ne pas thésauriser cet argent. En résumé, tu as un laps de temps pour le dépenser. Si tu l’outrepasses, ta monnaie perd 2% de sa valeur. Néanmoins, lorsque tu l’utilises, elle retrouve son montant d'origine avant de repartir dans le circuit économique. Qui est local. Il y a un système de timbres, avec des dates, qui permet cela…

- Ou là , là. Je suis un peu perdu. Je comprends plus au moins le principe, mais de grâce: point trop d’informations en même temps. Mon vieux cerveau ressemble plus à une éponge de mer qui n’aurait pas vu la couleur de l’eau depuis des lustres qu’à une gracieuse danseuse étoile au sommet de sa gloire. 

- Pardon grand-père. Mais ce projet me tient vraiment à cœur. Nous sommes 4 associés. C’est une petite start-up. C'est un défi. C’est grisant.

- Je suis content de te l’entendre dire. Être dans une optique « have fun » ne peut que t’aider à t’épanouir et à accentuer ton côté créatif. De mémoire, pour Google, l’innovation dépends du cumul de trois facteurs: l’apprentissage, la collaboration et le « fun ». C’est bien vrai. Ah, je préfère te voir enthousiaste que lobotomisé par un routinier labeur qui ne te plairait.

- Merci de me soutenir. C’était comment ton travail, grand-père ? Tu en parles si peu...

- J’ai l'impression d'avoir passé une partie de ma vie à travailler pour vivre, et la seconde à vivre pour travailler. Une véritable servitude volontaire, subie.

- Travaillons-nous pour vivre ? Ou vivons-nous pour travailler ?, c’est très philosophique. Ça me rappelle un conte de Pierre Rhabi. Nous sommes en Algérie, il y quelques dizaines d’années de cela. Une entreprise de type industrielle ouvre, et le travail à la chaîne s’immisce dans un monde qui n’était pas habitué à un tel labeur. Dans un premier temps, tout se passe bien. Mais le directeur remarque que ses ouvriers viennent un mois, puis repartent, et ne reviennent qu’un ou deux mois après. Étonné, il leur demande ce qu’il se passe ? Le motif de leur absence ? Leur réponse est tout aussi surprenante que logique: « Bien, j’ai travaillé un mois et je n’avais pas encore dépensé l’argent que j’avais gagné. Maintenant que c’est chose faite, je reviens accomplir ma tâche. »

- Très belle histoire. En fait, j’exerçais au sein d’une grande entreprise. Au départ, j’y allais avec le sourire. L’ambiance était cordiale. Tu entendais souvent des éclats de rire au coin d'une table, devant la machine à café. Tout le monde s’entraidait, sans aucune obligation. C’était normal. La productivité était donc au rendez-vous. Puis, tout à foutu le camp.

- C’est à dire ?

- D’autres acteurs se sont insinués dans notre créneau avec des formules atypiques, et dans l’ére du temps. Cela aurait du motiver l’esprit de création, d’innovation, de nos directeurs. Néanmoins, l’immobilisme à pris le pas. La stratégie de l’attente, cette politique de l’autruche qui ne souhaitait pas se séparer de son bon vieux modèle: de sa vache à lait, cette surannée poule aux œufs d’or. Ils avaient peur. Pourtant, nous les avions averti. « Tout notre revenu vient d’ici », nous rétorquait-on, hautainement. « Mais toutes vos dépenses également, » disions-nous. Comment se battre contre des nodocéphales qui nous prenaient, nous, oiseaux de mauvaises augures, pour des orchidoclastes.

- Que s'est-il passé ?

- Ces coprolithes se sont simplement dégotés des coupables. Mais trouver des coupables et se contenter des les accuser, ce n’est pas une façon intelligente de fonctionner. Devant l'adversité, on doit se dépatouiller, tester, tenter de découvrir de nouvelles solutions. Ne jamais abandonner. Ne jamais baisser les bras. Se lamenter, montrer du doigt des boucs-émissaires, ce n’est pas aller de l’avant, ce n’est pas se battre. C’est se reposer sur ses lauriers, sur ses acquis. C’est survivre dans et avec le passée.

- Il n’ont rien fait ? Ils ne se sont pas révoltés ? Ils ne se sont pas adaptés ?

- Si, bien sur. Dans leur tour d'ivoire, les crises de « réunion-ites aiguës », ce mal qui ronge le bon fonctionnement de pléthore de sociétés, ont accouché de quelques remèdes. A les écouter palabrer, ils avaient trouvé LA panacée. Ils ont tenté de juguler l'hémorragie à coup de pansements, par ci, par là. Parfois des bandages. Cependant, ces soins palliatifs, à court et moyen terme, non rien donnés. De cure en cure et d'abîme en abîme. N'en déplaise à Chaplin, du chaos ne naissent pas forcément des étoiles …

-  Tu exagères ! « Chaos is good. » C'est un vivier, un lieu dans lequel les idées foisonnent. Il permet de se surpasser. Il est une source de vie, tandis que l'ordre n’entraîne que des habitudes.

- S’il est maîtrisé, si on en a conscience, si l’on joue avec, si on l’accepte, si on s'en sert pour mieux rebondir. En l'occurrence, ils étaient effrayés, dépassés. De palinodies en volte-faces, ils se sont séparés de nombres de gens, en ont déplacé certains, en ont embauchés d’autres. Ils ont agi dans l’urgence. Le département ressources humaines s’est rapidement transformé en département de ressources en humains. Les gens, ces gens, nous, n’étions devenus que des outils. Transférables, taillables et corvéables à souhait. On ne savait comment réagir. Un vent de révolte soufflait parmi nous, car nous avions remarqué que rien n’était contrôlé. Sans stratégie claire, notre « troupe » n’était pas préparée au combat, mais au casse pipe. Nous avancions aveuglément. Nous étions pris dans la tourmente du dilemme du prisonnier: si notre concurrent faisait quelque chose, sans réfléchir, sans prendre de recul, sans repenser son fait pour l'améliorer, nous l'imitions.

- Des temps difficiles...

- Chacun de nos gestes étaient rigoureusement scrutés par des racontars qui n’avaient pour mission que de postillonner à leur hiérarchie, et la bouche en cœur, les écarts de conduite de chacun. Nous étions surveillés. Notre accès au web était filtré, exit les réseaux sociaux. Cela perturbait notre rythme, parait-il. Cela nous empêchait de nous concentrer pleinement sur notre tâche. Certes, sauf que le surplus de travail, sans pause, rendait les gens mélancoliques, agressifs, et donc peu efficaces. Si tu n’aères pas le cerveau en lui apportant d’autres sources de contenus, il finit par s’étouffer. Plus la censure avançait, moins nous étions efficients et plus ils continuaient sur cette imbécile voie de la prohibition. Surtout, la boite n’investissait pas dans les âmes qui travaillaient pour elle. Aucune formation. Ils ne nous aidaient pas à nous élever au sein de la pyramide de Maslow, au contraire. 

- Diable, à quoi pensaient-ils ?

- Aaah, je ne sais. « Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence. » Sans doute l’avaient-ils tous atteint. Sans doute le ravage du syndrome de la promotion Focus les avaient-ils tous affectés...C’est là que tu te rends compte que tu passes la majeure partie de ta vie en incarcération. Travailler dans une boite, être enfermé entre quatre murs, et y aller en caisse. Sommes-nous véritablement libres ? Enfin, je ne regrette absolument rien. J'ai énormément appris: « L’expérience est une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire que le chemin parcouru. » C’est pour cela que je t’en parle, pour éclairer ton chemin. Surtout parce que tu m’as posé la question. 

- Qu’est devenue cette entreprise ? Existe-t-elle encore ? A-t-elle fait table rase, finalement, de son histoire pour mieux appréhender le futur ? A-t-elle fait ce grand saut dans l'inconnu ? A-t-elle eu ce courage, cette audace ? A-t-elle pris la mesure de cette nécessité...

- Elle renaît, peu à peu. Sa vision porte de plus en plus vers le long terme. « Vous pouvez tromper quelques personnes tout le temps. Vous pouvez tromper tout le monde un certain temps. Mais vous ne pouvez tromper tout le monde tout le temps, » comme le disait Lincoln. 

( NB: Ce dialogue est purement fictif, et ne s'attache que très peu à la réalité. Je n'ai par exemple pas de grand-père qui se nomme Peter, je n'ai jamais été confronté à une restriction de mon accès web dans l'un de mes emplois ( mais j'en connais pour qui c'est le cas), etc. Cependant, chacun est libre de trouver dans cet échange une part de vérité dans son quotidien. )


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